Un secret sur un secret

Publié le par cecinestpasunblogsurmavieaucanada

 

Je voudrais vous parler d'un secret, en fait, plutôt de centaines de secrets. Mais ce sont des secrets que l'on ne peut pas entendre, seulement regarder. Pour les voir, il faut traverser les jardins des Tuileries vers la place de la Concorde,  trouver niché dans les feuilles mortes, sur la terrasse qui surplombe la rue de Rivoli, le musée du Jeu de Paume, pousser la porte et prendre un billet pour l'exposition Diane Arbus.

 

Diane Arbus était une photographe américaine et l'une des figures majeures de la photographie du XXe siècle. Elle est née Diane Nemerov, elle devient Arbus après avoir épousée Allan, un new-yorkais comme elle, qui a appris la photographie à l'armée. Ensemble après la guerre, ils créent un studio de photo  et se consacrent aux clichés de mode. Allan prend les photos et Diane se charge de démarcher les agences. A la fin des années 1950, Diane s'éloigne de l'entreprise familiale, de son mari aussi, pour se consacrer à SA photographie, elle commence à regarder le monde qui l'entoure avec ses propres yeux, ses propres codes, son étonnement. Elle va parcourir les rues de New-York et des villes alentour à la découverte des habitants, de ces gens anonymes qui forment la norme de la société. Et elle va aussi s'intéresser à tous ceux qui sont hors-normes, des personnes qui parfois pourraient illustrer la définition du mot "étrange"; les travestis, les nudistes, les jumeaux, les nains, les attractions de foire. Sans aucun voyeurisme, sans volonté de juger, Diane Arbus livre un témoignage unique sur la nature humaine.

 

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"Une photographie est un secret sur un secret.

Plus elle vous en dit, moins vous en savez."

 

 

Le musée du jeu de Paume a eu la très grande intelligence de faire de cette rétrospective, une exposition muette, je m'explique. D'ordinaire, chaque exposition d'oeuvres d'art est accompagnée d'une importance muséographie, de panneaux explicatifs sur le contexte, sur les sources d'inspiration, sur le style, etc... Ici, rien de tout cela, seulement, 200 clichés et vos yeux pour voir. Et il n'y a pas besoin de plus.


Il est vrai que si vous ne savez pas qui est Diane Arbus et ce que représente son travail dans l'histoire de la photographie, vous ne verrez que des photographies noir et blanc de personnes somme toutes étranges, mais vous aurez quand même passé un bon moment, à rire de certains visages, à vous émouvoir face à d'autres, à vous étonner et à vous dire qu'il est normal qu'un couple de nudistes en pantouffles dans leur salon ait le portrait de Madame nue, encadré et placé sur la télévision!

 

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  En photographie comme en peinture, on peut dire qu'il y a des "sujets nobles": les portraits d'hommes illustres, les reportages de guerre, les paysages, les photos de mode... Mais dès le début du XXe siècle, il y a eu des photographes pour s'intéresser à des sujets qui n'étaient pas considérés comme nobles. Eugène Atget immortalise les petits métiers de Paris avant la Première Guerre mondiale, Brassaï lui s'intéresse de très près aux prostitués dans les années 1930.

 

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Eugène Atget

 

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Robert Brassaï

 

De l'autre côté de l'Atlantique, les américains Walker Evans et Dorothea Lange placent leurs objectifs face à la misère criante de la Grande Dépression. Cette volonté de la part de nombreux photographes de faire des non-nobles les sujets de leurs photographies, de leurs travaux artistiques va encore plus s'accentuer après la Seconde Guerre mondiale.

 

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Walker Evans

 

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Dorothea Lange

 

En France, on peut citer Robert Doisneau, Izis ou Willy Ronis, dans un genre que l'on a appelé "humaniste", où une certaine nostalgie bienveillante imprègne la pellicule. Aux Etats-Unis, les photographes descendent aussi dans les rues, mais ils ont une vision plus "réaliste" de la société qui les entoure, citons Robert Frank, Lisette Model, Elliott Erwitts. Diane Arbus s'inscrit dans ce courant et elle va, jusqu'à sa mort en 1971, naviguer dans les marges de cette société, et questionner le concept de différence.

 

http://www.lifeproof.fr/.a/6a010534aec579970c01310faaccf8970c-500wiLisette Model

 

J'avais déjà eu l'occasion d'admirer des tirages originaux de Diane Arbus au cours d'une autre exposition consacrée à la photographie américaine des années 60, mais je n'avais vu que les clichés les plus célébres, comme celui de ce jeune garçon à la grimace effrayante. Cette fois-ci, j'ai pu me confronter à une partie très importante de son oeuvre.


http://apphotnum.free.fr/images/diane%20arbus%2002.jpgDiane Arbus, Garçon avec un jouet en forme de grenade

 

En parcourant cette exposition ce qui m'a le plus frappé c'est la grande tendresse que Diane Arbus a pour ses modèles. Elle ne les connait pour la plupart pas, elle ne fait même parfois que les croiser dans la rue, elle les suit, elle les arrête ou prend une photo au vol, mais en regardant ces visages on sent la sympathie qu'ils lui inspiraient, peut-être aussi un peu de compassion, mais jamais de pitié.

J'ai aimé les portraits de vieilles dames à chapeau, qui m'ont fait penser au travail de Lisette Model (qui a été son professeur de photo et qui adorait, elle aussi, les mantilles!)

 

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Diane Arbus, Dame avec voilette

 

J'ai rit en voyant la coiffure d'une jeune femme qui ressemblait étrangement au caniche à côté d'elle, devant les billes de clowns de deux enfants sur un trottoir et des lunettes impossibles que portaient les dames de la bonne société dans les années 60. J'ai été émue en contemplant trois visages de la solitude: une jeune américaine assise sur un banc, la blondeur de Marylin et le même air abandonné dans le regard. Une débutante alanguie sur son lit. Et une femme avec sa cigarette à un comptoir. Je me suis dit que définitivement Marcello Mastroianni était le plus bel homme que la terre ait porté. Je me suis demandée s'il fallait rire, sourire, pleurer ou ne rien faire en voyant les clichés de travestis, de familles de nains ou de la plus grosse femme du monde. Je me suis dit que j'étais con de me poser la question, qu'il fallait juste regarder en n'oubliant de se demander quelle était la réaction la plus politiquement correcte.

 

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Et puis je suis restée sans voix devant les photos sans titres, les dernières images que Diane Arbus ait prises. Un bal masqué dans un asile. Les yeux sont vraiment le reflet de l'âme. En regardant leurs yeux, on voit que leur âme est pure mais leur esprit lointain.

 

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 Les visages tout comme les photographies sont des secrets sur des secrets, je pourrai passer des heures à regarder ces gens et à chercher à savoir quelles étaient leurs vies. La grande force de Diane Arbus c'est de nous laisser imaginer, de faire aller nos questionnements, de nous faire nous intéresser à eux. Eux, nos alter ego.

 

 

Lorsqu'elle était étudiante, pour une dissertation sur Platon, Diane Arbus a écrit ceci:

 

"Il y a et il y aura un nombre infini de choses sur terre. Des individus tous différents connaissant tous des choses différentes, aimant tous des choses différentes, ayant une apparence différente. Tout ce qui a été sur terre a été différent de toutes les autres choses. C'est ce que j'aime: la différenciation, le caractère unique de toute chose et l'importance de la vie... Je vois quelque chose qui semble merveilleux: je vois la divinité des choses ordinaires".

 

Tout est dit.

 


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