Le coin du cimetière

Publié le par cecinestpasunblogsurmavieaucanada

J'aime bien Paris à l'automne, surtout cet automne, il est splendide. J'aime l'atmosphère qui règne dans la capitale grâce à ces derniers rayons de soleil, tout le monde est dehors, en terrasse. Il y a quelque chose de très montréalais là-dedans, on sait bien que c'est éphémère et que bientôt ce sera le froid, le gris et la pluie, alors on savoure, on profite, carpe diem... On a même vu des Parisiens sourire, c'est pour dire!

 

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Mais, moi je rêvais d'un automne à Montréal, comme dans la chanson de Tété. Je ne serai pas allée au coin de Rachel et St Laurent, parce que c'est un endroit que je n'aime pas du tout,  je serai plutôt aller vers Rachel et Berri, dans les petites rues que j'affectionne pour admirer les arbres changer de couleur.

Je pensais réellement que le soleil estival qui a accompagné mon retour ne pouvait être qu'un bon signe, un clin d'oeil du destin qui m'aurait signifier: "cette fois-ci, la chance, elle est pour toi, Loriane!".

En défaisant du mur mes photos, ma carte du Canada, je me disais que bientôt je les accrocherai de nouveau mais à Paris, que je ne laisserai pas échapper le bel élan, la jolie confiance que j'avais réussi à glâner ici. Je pensais que tous les chemins tortueux que j'avais emprunté jusqu'ici laisseraient place à de belles et vastes avenues, sur lesquelles je ne pourrai pas me perdre, pas encore, pas déjà en tout cas.

Je m'imaginais enfin parvenir à habiter ma vie, pas simplement à faire qu'elle passe en attendant mieux.

Je rêvais de traverser le Canada, d'aller voir le Pacifique à Vancouver, de suivre la côte Ouest jusqu'à la tentaculaire cité des Anges, je me serai ensuite perdue dans le désert attirée par les lumières de Las Vegas pour finir par être portée par les rythmes endiablés de la Nouvelle-Orléans. Je rêvais de le faire, et je l'aurai fait, seule s'il avait fallu. Et aujourd'hui je dois décommander un dîner avec une amie parce que Meaux se situe à droite du trou du cul du monde et que chaque sortie parisienne est une expédition qui se planifie des semaines à l'avance. Je pensais vraiment en avoir fini avec mon adolescence, mais il semblerait qu'elle me colle à la peau. A mon âge, je dois encore demander à ma maman de m'emmener à la gare pour aller voir mes amis.

Quand des gens me demandent avec étonnement comment j'ai fait pour partir 10 jours seule aux Etats-Unis, je voudrais leur répondre que voyager seule, ne dépendre de personne, c'est ma conception de la liberté. Et j'ai tellement longtemps cru ne pas être capable d'être libre ainsi, que même les moments de déprime (rares) ont été des victoires. Aujourd'hui, coincée entre les murs de ma chambre d'enfant, je me demande même si ces moments ont existé. Si je suis partie est-ce que je ne l'ai pas rêvé? J'ai tellement souvent rêvé la vie que je n'arrivais pas à me construire que peut-être j'ai inventé tout cela, que finalement je n'ai pas été plus loin que le coin du cimetière!

 

Je m'aperçois à quel point je ne peux plus vivre ici,  je ne veux plus de cette campagne car j'y ai passé toute ma vie, les champs, les murs en platra des maisons tristes, les lotissements des nouveaux arrivants, les dimanches à regarder tomber la pluie, l'attente d'un train qui ne viendra peut-être pas sur le quai de la gare, à observer tous ces gamins qui tiennent les murs pour tromper l'ennui et qui parlent fort pour oublier le silence. Parce qu'il y en a du silence dans ces petits villages, dans ces petites villes trop proches des grandes, du silence dans les rues des centre-villes désertés le soir venu, du silence dans les commérages des sorties d'école, du silence dans le brouhaha des samedis au centre commercial, du silence dans le vent d'est qui balaye la terre noire, grasse et fertile.  Je le porte en moi ce silence, c'est celui d'une enfance, d'une éducation, c'est celui d'une gamine trop timide et trop rêveuse, c'est celui qui empêche et qui protège, c'est celui qui m'a conduit à aimer la photographie de paysage, à apprécier la solitude de l'exercice, c'est celui que j'ai emporté avec moi de l'autre côté de l'océan pour le faire taire.

 

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C'est parce que j'ai vécu ce silence trop longtemps, c'est parce que je me suis sentie écrasée par l'ombre possessive de la cathédrale toute mon adolescence, c'est parce que j'ai attendu tellement de trains pour m'échapper de ma petite ville de banlieue que j'aime les voyages, que j'aime avancer, bouger, marcher. Je ne sais pas où je veux poser mes valises, je ne veux que continuer à parcourir, juste passer, multiplier les kilomètres et les coups d'oeil dans le rétroviseur arrière, regarder la route défiler... C'est comme avoir réussi à s'extraire d'une boîte et ne plus jamais vouloir retourner dans aucune autre. C'est rattraper le temps perdu, c'est élargir l'horizon. C'est emplir le silence avec les bruits du monde, les langues étrangères, le ressac des mers, des fleuves, des lacs et le chant du vent dans d'autres arbres.

Je crois que c'est une vraie chance de passer son enfance dans un petit village, cela protège du monde pendant la période la plus heureuse d'une vie. On peut passer son temps à faire des cabances dans les bois et à s'inventer des histoires. On peut rêver le monde. C'est un bon terreau où planter ses racines, mais ensuite, il faut partir très loin pour pouvoir déployer ses ailes.

 

Quand on revient, on regarde les lieux, avec la nostalgie de l'enfance, on essaye de ne pas les juger trop sévèrement, comme on pouvait le faire quand on était ado, ne pas tout voir en noir. Mais c'est sûr qu'après Montréal, Penchard c'est un peu petit! Alors je trompe mon ennui, je fais du vélo pour me vider la tête, ne pas penser que ce temps mort peut se prolonger, me muscler, me faire souffrir aussi, apaiser les craintes par la fatigue physique. Je me promène à Paris, je cherche dans les rues anciennes de la capitale à me rassurer, à m'assurer que j'ai bien fait de revenir. Et puis assise sur le Pont des arts, je pense au pont Jacques-Cartier, à ma traversée du Canada et des Etats-Unis, en longeant la Seine je me dis que je ne supporterai pas l'attente indéfiniment, que je l'ai déjà fait deux fois, ça suffit, alors je repartirai.



 

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Mais en attendant, je profite de cet été indien là, ce n'est pas celui dont j'ai révê, d'ailleurs je l'ai photographié en noir et blanc, car les platanes parisiens n'auront jamais l'allure et la flamboyance des érables du Mont-Royal, mais moi aussi j'ai envie de sourire à ce beau soleil. Il annonce un nouveu départ, je ne sais juste pas encore la destination...

 

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