Une affaire de femmes

Publié le par cecinestpasunblogsurmavieaucanada

Un groupe de femmes en noir, voilées ou cheveux au vent, qui marche, ondule, danse, se frappe la poitrine, au rythme d'une complainte mélodieuse, leurs pieds tordus par les pierres, leurs chaussures blanchies par la poussière de ce chemin tant de fois emprunté, trop de fois emprunté pour aller toucher, carresser, embrasser les fronts de pierre des hommes couchés là.  Ce cimétière dérisoire où la mort elle-même n'aura pas réussi à réconcilier les ennemis d'hier: musulmans à droite, chrétiens à gauche.

 

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Ces images d'une beauté simple marquent le début du film de Nadine Labaki, Et maintenant on va où? et c'est par ces images que j'inaugure, que j'oriente la ligne éditoriale de ce blog. Je tiens à ce qu'il reste un récit de voyage, mais il y a tant de manière de voyager, avant de reprendre moi-même la route, je vais me laisser bercer par les récits des autres, et ces lignes deviendront l'échos des "ailleurs" que j'aurai lu ou vu.

L'écriture est une dépendance, une drogue comme une autre, on s'habitue à écrire tous les jours et plus que cela on s'habitue à être lu tous les jours et voir le graphique des statistiques du blog piquer du nez inlassablement ne me plait guère! L'écriture est un travail intellectuel donc j'ai besoin, j'espère donc que vous continuerez à lire mes lignes.

 

J'adore aller au cinéma quand le soleil écrase de sa chaleur les rues, savourer l'apaisante fraicheur des salles obscures, j'aime aller au cinéma quand les autres travaillent, être quasiment seule dans la salle (seule avec les retraités!) et se laisser partir loin.

 

Se laisser partir au Liban, dans ce pays minuscule au destin de tragédie grecque, qui depuis sa création a tenté avec plus ou moins de réussite de faire cohabiter les partisans de la croix et ceux du croissant, qui depuis sa création doit se plier aux desiderata d'un voisin bien trop envahissant, qui depuis sa création n'a pas le temps de reconstruire les murs détruits par les bombes d'une guerre car la suivante a déjà commencé. La guerre, la réalisatrice Nadine Labaki ne la connait que trop bien, née à Beyrouth en 1974, elle aura rythmée son enfance et son adolescence (guerre du Liban 1975-1990), lui aura laisser une longue trêve, le temps d'apprendre la saveur sucrée de la paix. Mais en 2008 de nouveaux incidents, une nouvelle vague de violence, les attentats se multiplient, les explosions retentissent de nouveau dans Beyrouth. C'est dans ce climat d'insécurité que Nadine Labaki, enceinte, écrit en 2008 le scénario de son second film.

 

Dans un hameau reculé, cerné par les champs de mines, chrétiens et musulmans vivent à présent en bonne harmonie, après s'être combattus aprêment pendant des années. Mais la paix est précaire, au sein de ce village comme dans le reste du pays, les femmes le savent, et elles n'ont plus de larmes à donner, plus la force de supporter de nouveaux deuils. Alors quand l'annonce de nouveaux affrontements meurtriers interconfessionnels parvient jusqu'au village, elles se regroupent le soir dans la café d'Amal, pour chercher comment détourner l'attention de leurs maris, de leurs fils, de leurs frères, comment leur faire oublier leur rancoeur, leur haine à défaut de leur faire comprendre leur absurdité.

 

 


  Il ne faudrait pas croire que ce film n'est qu'une succession de stratagèmes loufoques imaginés par des femmes espiègles pour calmer la testostérone de leurs hommes, il ne faudrait pas croire que c'est une comédie . Ce film tient plus de la fable, elle pourrait d'ailleurs commencer comme toutes les fables arabes par "cette histoire a peut-être ou n'a peut-être pas eu lieu", où s'entremêlent le rire et les larmes pour nous faire saisir l'étrange destin de ces femmes, fortes et indépendantes, qui arrivent à en imposer à leurs fils et à en remontrer à leurs maris, mais ne peuvent rien face à leurs haines dévastatrices et aveugles et n'ont alors d'autres choix que d'endurer la douleur en silence. Car même la douleur est un champs d'expression où les femmes n'ont pas le droit à la parole, il y a les pleureuses aux enterrementss pour cela. Les autres, elles se drapent de noir et continuent à avancer. Les veuves, les orphelines, les hommes les utilisent pour justifier leurs appels à la vengeance, il faut que le sang lave le sang comme le dit le vieil adage. Les hommes, eux, ont le droit d'avoir mal, puisque leur douleur ne rendra que plus fort le bras vengeur qu'ils brandiront. Dans une des plus belles scènes du film, Amal (Nadine Labaki), en larmes, à bout de force et de patience, sépare une bagarre dans son café et lance aux hommes qui l'entourent: " Vous ne comprendrez donc jamais? Vous n'apprendrez jamais!"
Le film rend très bien les tensions qui existent entre les deux communautés masculines, un feu attisé par le souvenir des morts et qui ne demanderait qu'à s'embraser de nouveau. On a presque l'impression que ces hommes n'attendent que cela, une nouvelle raison de se battre, une preuve de leur supériorité sur l'autre, alors tous les prétextes sont bons, le moindre incident devient un casus belli; des chèvres qui rentrent par mégarde dans la mosquée et de nouveau la guerre est déclarée. On pourrait presque rire de ces chamailleries de cours d'école si on n'imaginait pas les conséquences désastreuses qu'elles pourraient avoir. Le plus drôle et le plus triste dans cette fable c'est de constater que le prêtre et l'imam du village sont bien incapables de retenir et d'apaiser leurs fidèles respectifs. Ces hommes issus du même village, de la même terre veulent la mort de leurs voisins mais seraient bien en peine de donner une raison.

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Il faut vraiment voir ce film, car cette fable conte une histoire universelle, celle de la bêtise et la grandeur de l'âme humaine, elle se passe là-bas mais elle pourrait très bien avoir lieu ici. Car c'est un film beau, drôle et émouvant où la plupart des acteurs sont les habitants du village, où le prêtre est joué par l'imam et inversement. Car c'est une comédie italienne et une tragédie grecque à la fois. Car Nadine Labaki a la beauté et la justesse de jeu d'une Liz Taylor du Levant. Car c'est un film féministe qui n'a pas de mépris pour les hommes, au contraire, Nadine Labaki porte un regard de mère sur eux, sans concession mais toujours tendre. Car on est envoûté par les musiques de Khaled Mouzanar, par les accents de comédie musicale. Et puis parce que le titre pose de vraies questions aux acteurs du monde arabe "où voulez-vous aller? Qu'allez-vous faire de cette liberté gagnée dans certains pays? Etes-vous assez fort pour vous unir et faire avancer vos pays?"
En ressortant du cinéma, j'ai le sourire aux lèvres et une larme au coin de l'oeil, je regarde les gens autour, j'aime l'idée que je sais quelque chose qu'ils ignorent, je viens de voir une petite merveille qu'ils ne connaissent pas, c'est encore un secret que je ne partage qu'avec les quelques personnes qui étaient présentes dans la salle. Je marche, le soleil darde toujours de ces rayons les bords du Canal St Martin, la Rotonde de la Villette n'est plus en travaux, elle accueille un resto des plus BoBo maintenant, le métro aérien grince entre Jaurès et Stalingrad, les rues grouillent de monde, elles sont loin les avenues ombragées du Plateau, elles me manquent un peu. Je marche en regardant ce ciel si bleu, un bon augure pour mon retour et je me demande "maintenant où vais-je?"...

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