Une histoire de fous et de Bonaventure

Publié le par cecinestpasunblogsurmavieaucanada

 

On affirme souvent qu'au Québec on parle le Français du XVIIe siècle, inchangé, en règle générale je pense que c'est faux, mais sur certains points, il y a du vrai, notamment dans la toponymie, dans l'appelation des lieux. En France, les noms des lieux ont beaucoup évolué avec le temps, des transformations, des abréviations, un grand téléphone arabe de plusieurs siècles a perdu le sens premier des noms. Qui sait encore que la rue d'Ortheuil, veut dire "la clairière aux ours", à part les gens qui habitent au 17 de cette dite-rue!

Mais ici, surtout en Gaspésie, j'ai trouvé les noms de lieux très pittoresques. Vous avez bien sûr tous les noms de saints patrons et liés à l'église: Ste Anne des Monts, La Rédemption (tout un programme!), Saint-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine (pis c'est pas trop loin pour mettre sur les enveloppes!), Mission-Saint-Louis.

Vous avez les noms qui tentent de localiser par rapport à des spécificités géographiques: L'Anse-aux-Griffons (aucun rapport avec l'animal mythologique c'est une inversion de fonds gris), La Grande Mare, Cap-aux-Os ( à cause des os de baleines qui jonchaient les plages fut un temps), Ruisseau-à-la-loutre, Rivière-Blanche.

Il y a aussi les noms amérindiens ou dérivés de mots amérindiens: Miguasha, Matapédia, Amqi, Causapscal ou bien Gaspé qui vient du Mic-Mac gespeg qui veut dire "fin des terres".

Ceux qui affirme la propriété d'un tiers sur un bout de terre (et les Québécois ne savent pas qu'on ne dit pas une crotte à chien, mais une crotte de chien!) Le Moulin-à-Nadeau, Le Détour-à-Philippon, le Rang-à-Bédard, La Fourche-à-Cellard...

Et puis y'en a d'autres...Le Rang-de-L'aiguille, le Trou-à-Paradis, le Douze, Le Vieux Vingt-Neuf, Le Treize Mille (et dans la 5e à Longchamp on a le 14, le 7, le 2 et le 18!), Manche d'Epée, Le Boom et Le-Tas-de-Bran-de-Scie (pas la moindre idée de la signification).

Mais dans tous ces noms, il y en a un que j'ai beaucoup aimé, un que je connaissais déjà, mais qui prend maintenant une autre dimension, c'est Bonaventure. En Gaspésie, il y a deux Bonaventure, une ville sur la côte Sud et puis l'île, l'île aux oiseaux, l'île battue par les vents, abîmée par l'hiver, isolée du reste du monde, un petit bout de terre qui mérite que son nom la protège et lui porte chance.

 

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Un bout de terre qui vaut le déplacement, un court déplacement quand on est déjà à Percé, juste 3,5 km en bateau, mais rien que pour cette île, il faut aller en Gaspésie. Elle a été mon coup de coeur de ce voyage, ce n'est qu'en rentrant, en regardant les photos, que je me suis aperçue à quel point j'avais aimé cet endroit, au regard de tout le séjour.

 

L'île a été un haut lieu de la pêche durant de nombreuses années, elle s'est dépeuplée à partir de la moitié du XIXe siècle, en 1919, vidée de ces habitants, elle devient une réserve pour les oiseaux. Et en 1971, l'Etat canadien l'achète, pour en faire un parc régional, qui ouvre "ses portes" au public en 1985. Voilà, pour le topo historique (on ne se refait pas!)

 

Pourquoi j'ai tant aimé l'Ile Bonaventure, alors que je n'y ai même pas vu d'ours?! Je ne sais même pas, c'est le genre d'endroit qui a une magie, une âme, quelque chose qui se dégage de ces landes de fleurs sauvages, de ces maisons laissées à l'abandon, données comme hochet au vent, de la côte aux arbres couchés, brisés, blanchis par les éléments.

 

 

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On y constate le combat perdu d'avance de l'obstination, de la folie humaine face à la puissance, à la majesté de la nature. C'est le genre d'endroit qu'on aime sans raison, juste parce qu'il parle, plus qu'un autre, au coeur, parce qu'il est plus évocateur. Si vous demandez à mes compagnons de voyage, l'endroit qu'ils ont préféré, je ne pense pas qu'ils vous diront l'Ile Bonaventure, car on y a eu un temps maussade, sans pluie, mais en gris, et puis parce qu'à part les oiseaux, elle n'a rien d'extraordinaire, elle est même un peu triste. C'est sans doute cela qui m'a plu, j'aime bien les endroits un peu tristes. J'ai l'âme mélancolique, ce qui ne veut pas dire que je suis quelqu'un de triste, mais j'aime la mélancolie comme une forme de romantisme désuet, comme un révélateur d'âme. J'aime aussi les endroits chargés d'histoire, qui ont vu la vie des gens, qui ont enduré les souffrances, les deuils, le poids de la vie.

 

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J'ai aimé par-dessus tout regarder cette maison, être penchée, courbée par les ans et le souffle de la brise marine qui se fait tempête en hiver. J'aime voir les traces que les hommes laissent de leur passage. Et ce cimetière dérisoire où il ne restait que deux stèles encore debout, mais une gravure pour nous rappeler les noms de ceux qui ont vécu et sont morts là, quasiment tous de la même famille.

 

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J'ai aimé l'île Bonaventure comme j'ai aimé Syracuse, le désert de Saqqarah, la côte amalfitaine ou Belcastel, charmant petit village médiéval aveyronnais, je les ai aimé, juste parce que je m'y suis sentie bien, j'y ai vu quelques minutes,quelques secondes la beauté du monde, une beauté où il n'y a rien à enlever, rien à ajouter.

 

Mais l'Ile est aussi connue pour sa colonie de Fous de Bassan, la plus grande du monde, plus de 100 000 individus. Avant même de les voir, on les entend de loin, puis c'est par l'odeur que l'on fait connaissance, une odeur puissante et assez peu agréable. Ces oiseaux marins, élisent domicile sur la côte Est de l'île, d'avril à octobre, pour se reproduire et faire naître leurs oisillons.

 

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L'île est la leur, autant dire, que nous ne sommes que de passage, nous êtres humains, ils n'ont strictement rien à faire de notre présence, on est parfois si près d'eux, qu'il pourrait leur prendre le loisir de nous toucher. En les voyant tous entasser les uns sur les autres, je n'ai pu m'empêcher de penser aux vacanciers sur les plages de la côte d'Azur. Alors c'est à ça que l'on ressemble! J'ai même vu un fou, en train de faire du vol stationnaire au-dessus de la mêlée pour voir où il allait se poser, je me suis revue, avec ma serviette sur l'épaule, sur le petit chemin surplombant la plage de Cavalaire!

 

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Et quand on monte au poste d'observation (pourquoi faut-il qu'ils les fassent si haut et si près de la falaise!!!), on ne voit que des points blancs, des points mouvant, braillant, caquetant, des points blancs et puis le bleu de la mer, le gris plus précisément, leur royaume qu'ils dominent et observent, qu'ils s'en iront retrouver quand les petits auront grandi, quand les premiers froids apparaîtront, ils partiront vers le Sud, la Floride, le Golfe du Mexique ou ailleurs.

 

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On laisse derrière nous, le bruit, l'odeur de ces milliers d'oiseaux, mais on garde tous en tête d'avoir vu quelque chose d'unique au monde, de rare, de précieux. En chemin, la pluie vient appuyer le trait mélancolique de ce paysage. Une maison moins délaissée que les autres, dedans, une artiste peintre, a été invitée par la société qui gère l'île. La maison qu'elle occupe était celle d'une peintre québécoise: Kittie Bruneau, qui se mettait à la fenêtre pour admirer le soleil sur le rocher percé.

 

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L'ile Bonaventure a été un sanctuaire aussi pour les artistes, des peintres et des poètes sont venus sur ses rives pour y chercher et peut-être y trouver l'inspiration. Mon ami André Breton a séjourné à Percé durant l'année 1944, il parle de l'île et du rocher dans son texte Arcane 17.

 

"Dans le rêve d’Élisa, cette vieille gitane qui voulait m’embrasser et que je fuyais, mais c’était l’île Bonaventure, un des plus grands sanctuaires d’oiseaux de mer qui soient au monde. Nous en avions fait le tour le matin même, par temps couvert, sur un bateau de pêche toutes voiles dehors [...]  Le claquement des drapeaux nous avait accompagnés tout du long, au moment près où notre attention avait été captée par l’aspect, bravant l’imagination, qu’offrait l’abrupte paroi de l’île, frangée de marche en marche d’une écume de neige vivante et sans cesse recommencée à capricieux et larges coups de truelle bleue. Oui, pour ma part, ce spectacle m’avait embrassé: durant un beau quart d’heure mes pensées avaient bien voulu se faire tout avoine blanche dans cette batteuse. Parfois une aile toute proche, dix fois plus longue que l’autre, consentait à épeler une lettre, jamais la même, mais j’étais aussitôt repris par le caractère exorbitant de toute l’inscription. On a pu parler de symphonie à propos de l’ensemble rocheux qui domine Percé, mais c’est là une image qui ne prend de force qu’à partir de l’instant où l’on découvre que le repos des oiseaux épouse les anfractuosités de cette muraille à pic".

 

L'Ile Bonaventure c'est une île d'artistes et de poètes, elle n'est pas peuplé par les albatros*, juste par des fous, c'est sans doute pour ça, que je l'ai tant aimé!

 

 

* Poème de Baudelaire "L'albatros", où il compare le poète à cet oiseau.

 

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

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