Le temps des héros

Publié le par cecinestpasunblogsurmavieaucanada

Je scrute les visages des coureurs le long de la Charles River, à la recherche du sien, de l'auteur aux semelles de vent, du forçat de la course, du magicien des mots, celui qui m'a ensorcelé avec son roman Au sud de la frontière, à l'ouest du Sud, mon chouchou du moment, le japonais Haruki Murakami. Il vit à Boston une partie de l'année, il donne parfois des séminaires à Harvard. Dans Autoportrait de l'auteur en coureur de fond, il explique que sa discipline d'écriture il la tient de sa rigueur de marathonien et qu'il s'entraîne souvent sur les bords de la Charles River. Mais pas de Murakami aujourd'hui. Et si je le voyais, que ferai-je? Je ne l'arrêterai pas dans sa course, je le regarderai passer, passer un homme qui s'est mis à la littérature à 35 ans et qui un jour sera peut-être prix Nobel.

 

USA-0156.JPG

 

J'abandonne les berges du fleuve, je le traverse pour me rendre à Cambridge (quand je vous disais que Boston ne pouvait se défaire de son empreinte anglaise) Cambridge qu'est-ce que c'est? Cambridge c'est ce qu'on n'a pas en France, ce qui nous manque cruellement, c'est un campus, en fait, deux campus gigantesques, c'est une ville entièrement tournée vers le savoir, la connaissance et l'apprentissage. Cambridge est le siège de deux des plus grandes universités du monde: le MIT (Massachusets Institute of Technology) et Harvard. Mais en longeant les murs du MIT ce n'est pas à cela que je pense, mais à une médecin légiste, héroïne de thriller, l'irréprochable Kay Scarpetta qui a élu domicile ici depuis quelques romans, même si les intrigues ont perdu de leur intensité en passant de la poisseuse Richmond à la proprette Cambridge, je reste une inconditionnelle lectrice de Patricia Cornwell. Elle aussi vit ici, Boston est une ville d'écrivain, depuis Henry James et ses Bostonniennes, ça n'a pas changé.

 

USA-0174.JPG

 

Le MIT c'est un dédale d'allées qui mènent à des dizaines de bâtiments, de dortoirs, de laboratoires ou de salles de cours. Théâtre de certaines des avancées techniques majeures du siècle, le MIT est aussi un lieu qui donne libre cours à l'imagination des architecte (il y a d'ailleurs un département architecture). Et lorsqu'on donne carte blanche au cerveau de Frank Gehry, on obtient un immeuble vrillé, métallique, qui semble être sorti tout seul du sol, avec violence et détermination.

 

USA-0193.JPG

 

USA-0189.JPG

 

Boston est une ville pour les amoureux des livres, beaucoup de librairies, des bibliothèques gigantesques et puis il y a même des restaurants-librairies. C'est dans l'un d'eux que j'ai pris mon petit-déjeuner: bagel au bacon-fromage et compotée de cranberries, avec un thé vert au jasmin bien sûr! Assise au comptoir, entourée par les livres. Seul problème, je n'aime pas les livres anglosaxons, je les trouve laids, les couvertures manquent cruellement d'élégance, de lisibilité et d'intelligence aussi. Je pense que si les éditeurs américains pouvaient trouver un système pour que les titres clignotent, les bookshops ressembleraient à Las Vegas de nuit!

 

USA-0202.JPG

 

Assise dans la cour d'Harvard, sous les vénérables marronniers, c'est une toute autre ambiance. Le marronnier voilà bien un arbre intraséquement lié à l'école, combien de cours en sont peuplées? Combien de marrons finiront au fond des poches de jeunes écoliers à la rentrée prochaine?

 

USA-0203.JPG

 

C'est étrange d'être à Harvard, il est de ces lieux, qui sont tellement connus, qui ont été tellement vus, qu'on a tant imaginé, que quoi que l'on fasse, on est toujours un peu déçu en les découvrant. On les trouve moins grand, c'est toujours moins grand que ce que l'on pensait, les grands angles des caméras y sont pour quelques choses. Et puis il n'y a pas l'intensité dramatique que l'on aurait souhaité, parce qu'il y a des centaines de touristes braillant, parce qu'on fait partie de cette masse, alors qu'on aurait voulu voir Harvard avec les yeux d'un jeune étudiant arrivant pour sa première rentrée.

J'ai dans la tête des dizaines d'images de films et de séries où les étudiants arrivent avec armes et bagages sur les pelouses de l'illustre, la sélecte, la richissime université à la devise des plus exigentes Veritas. Je les vois maintenant ces nouvelles recrues, je n'arrive pas à croire que ces gamins qui jouent au frisbee sont étudiants à Harvard, comment ont-ils fait? Ils font maintenant partie de l'élite intellectuelle de leur pays, même de la planète. Harvard c'est 45 prix Nobel, 8 présidents des Etats-Unis dont Obama passés dans ses couloirs, c'est 4 milliards de revenus annuels et 23 000 étudiants. C'est la seconde meilleure université du monde, derrière la british Cambridge.

Une année d'étude à Harvard coûte 40 000$, on comprend pourquoi les parents américains économisent pour les études de leur rejeton dès le premier mois de grossesse!

 

USA-0205.JPG

 

USA-0218.JPG

 

La statue dîte "des Trois mensonges". Jonh Harvard fondateur de l'Université en 1636 selon ce qu'il y a écrit sur le socle. Premier mensonge: John Harvard n'a pas créé l'université qui porte son nom, il en a juste assuré le développement. Deuxième mensonge: Harvard a été fondée en 1638 et non en 1636. Et troisième mensonge: ce n'est pas John Harvard qui a posé pour cette statue mais un des étudiants de l'école! Véritas, vous disiez!!!

 

USA-0225.JPG

 

Tout comme à l'aller, je repars vers Boston en suivant la Charles River (peut-être que Murakami court du côté de Cambridge!), puis armée de mon CharlieTicket (c'est comme ça qu'ils appellent les tickets de métro), je pars en direction du port, j'ai envie d'humer l'odeur saline, de voir les mouettes (savez-vous que les mouettes ne peuvent vivre que près de la mer? Ce sont les goêlands qui pullulent dans les villes et au-dessus des décharges. J'ai appris ça sur l'île Bonaventure. Vive la Gaspésie!!), et les vagues. Dans un épisode de Snoopy, Charlie Brown a cette phrase géniale de grand sage de 10 ans, "dans la vie, il y a trois choses qu'on ne se lasse pas de regarder: les flammes qui dansent dans une cheminée, les vagues qui se brisent sur la plage et une reglaceuse qui tourne sur une patinoire". Pour la reglaceuse je ne sais pas, mais pour les deux autres c'est certains. On ne s'en lasse pas et en plus c'est apaisant, c'est bénéfique, c'est comme dormir éveiller, le cerveau tourne à vide, se recharge.

 

USA-0239.JPG

 

Un chemin zigzague le long des quais, ce n'est pas vraiment un port de marins tatoués mais plutôt de plaisanciers huppés. On est samedi soir, je croise trois mariages. Le décalage est total entre ces gens bien habillés, de l'upper class bostonienne (pour pouvoir se permettre de louer un restaurant entier sur les quais!) et les touristes en promenade qui restent en arrière plan des photos de mariage.

 

USA-0236.JPG

 

Dimanche après-midi je prendrai un bus pour New-York, avant cela j'irai au musée des Beaux-Arts, je vous fais grâce de la visite, je préfère m'attacher à celle d'un autre musée.


Que retenir de Boston? Une ville riche et élégante, fière de son passé et de son rôle dans l'histoire du pays. C'est une belle arrogante, comme peuvent l'être les personnes qui ont tout et qui ne peuvent pas comprendre qu'on puisse désirer sans obtenir, essayer sans réussir. C'est le visage, je croiserai le même en me promenant à Georgetown, de la bourgeoisie dirigeante des Etats-Unis, celle qui est allée à Harvard ou à Yale, et qui passe ses vacances de l'autre côté de Cape Cod à Martha's Vineyard. Il doit bien avoir une lower class cachée quelque part, mais loin des circuits touristiques.

Pour ce qui est des lieux historiques, je m'aperçois qu'ils ne me touchent pas, autant je peux être passionnée par des empereurs byzantins du XIIe siècle, autant la guerre d'Indépendance américaine me laisse froide. Sans doute parce que ces hommes qu'on dit être des héros, qui ont fondé une nation en la voulant la plus juste et la plus égalitaire possible, n'ont pas jugé opportun d'inclure dans cette société les pauvres, les femmes, les Amérindiens et les afro-américains. Ils ont fait une société parfaite pour des gens qui jouent au golf à Martha's Vineyard!

  Bien sûr ils étaient le reflet de leur époque, et il faut les replacer dans leur contexte, on était encore loin de l'abolition de l'esclavage, de la fin de la ségrégation et du droit de vote des femmes. C'est juste que je n'aime pas les héros, ces hommes à qui on a gommé tous les défauts, de la biographie de qui on enlève ce qui ne convient pas pour en faire des exemples vénérés de bravoure, d'intelligence et de courage. Je n'aime pas cette glorification excessive, mais c'est comme cela qu'on crée une nation, il lui faut un dieu et il faut des héros.

 

Au passage, savez-vous ce que veulent dire les 4 lettres du mot GOLF?

Gentlemen Only Ladies Forbidden (Les hommes seulement, les femmes sont interdites)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article