Le froid brûle et l'ennui consume

Publié le par cecinestpasunblogsurmavieaucanada

Les semelles piètinent le sol pour faire passer l'attente. On valse lentement, subrepticement, imperceptiblement d'un pied sur l'autre. Les pieds féminins se souviennent des années de danse classique, des heures à s'escriminer à tenir en première, deuxième et cinquième position, la cinquième position ô combien difficile, ils enchaînent des pointes et des semi-pointes, de petites rotations du corps avec appui sur les talons. Les autres tapent, tapotent, marchent, impriment à l'asphalte le son distillé à l'oreille. Les genoux claquent, à peine protégés par un collant en lycra, très seyant avec cette jupe mais si peu de saison. Le haut du corps, carcasse vide giflée par le vent, tremble, son épiderme changé en peau de volatile. Il s'écrase sur lui-même, se recroqueville, les épaules rentrées, le menton dans l'écharpe. De la bouche, le souffle chaud de ce corps en perdition thermique, s'échappe. Expirer dans l'air froid, avoir l'élégance du geste du fumeur sans le désagréement d'avoir à fumer. Expirer dans l'air froid pour empêcher ses machoires de s'entrechoquer. Une larmes perle, et j'imagine la brûlure sur ma peau de cette voyageuse prise par les glaces d'un matin canadien à -30°.

 

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Même spectacle sur tous les quais de gare par un petit matin d'hiver, même foule compacte, manchots ridicules sur une banquise de goudron, même fatigue sur les visages, même désenchantement dans les regards, même impatience dans les moues boudeuses. Et puis même empressement, à l'annonce du train à l'approche, à s'entasser au plus près de la voie, contrevenant ainsi, délibérément, à la voix de la SNCF qui enjoint à se reculer. Mais peu importe puisque seul compte le Graal que convoitent tous les habitués des déplacements pendulaires: la place assise. A tout prix il faut pouvoir s'asseoir même sur un bout de journal posé sur le sol grasseux des escaliers des trains à deux étages, à même ce sol grasseux s'il le faut. Ne pas rester debout, comprimés les uns contre les autres, accrochés à la barre centrale, tangant au rythme des secousses des rails.

La ruse du renard, la rapidité du faucon et un bon coup de coude au passage m'ont permis d'obtenir le saint Graal: d'être coincée 28 min entre une dame obèse et un bodybuilder (ou assimilé) avec mes deux sacs sur les genoux, mon manteau fermé qui à présent me tient trop chaud, mon nez qui coule et mon mouchoir dans mon inaccessible poche de pantalon, mais assise!!

 

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  Prendre les trains de banlieue deux fois par jours, cinq jours par semaine, c'est arrêter de penser à ce que l'on fait, perdre tout libre-arbitre et se laisser guider par la masse, perdu dans une semi-inconscience, s'asseoir, se lever, être ballotter; attendre, debout; marcher, courbé... Et cette promiscuité, toujours présente, toujours les autres, si près, trop près, leur souffle, leur respiration, leur odeur, leurs paroles, leur regard, le bruissement de la musique de leur MP3 qui interfère avec la nôtre. La morosité, la mauvaise humeur, les bavardages intempestifs, les milliers de souhaits proférés silencieusement par des milliers d'inconnus pour être ailleurs qu'ici, dans ce train, pour une fois pouvoir faire l'école buissonnière, partir, laisser là la routine, les horaires, la gamelle du midi, un boulot qu'on n'aime pas sans le détester vraiment, une vie terne qu'on a accepté à défaut de savoir la rendre brillante. Avoir cette folie nécessaire, cette inconséquence, être Jim Carrey dans Eternal sunshine of spotless mind, s'enfuir du quai de la gare le plus vite possible, et aller marcher sur une plage en hiver, savourer ces instants volés, uniques, qui jamais plus ne se reproduiront. Etre conscient de faire quelque chose d'interdit, quelque chose que les autres ne peuvent pas comprendre, d'irresponsable et ne pas vouloir pour une journée se conformer à ce que la société attend de nous, qu'on y tienne notre rôle de bon petit soldat. Et puis rencontrer un ou une inconnu dans le train qui nous ramène à la triste réalité, loin de cette douce parenthèse. Rencontrer la personne que peut-être on espèrait depuis longtemps, que l'on cherchait dans les regards d'autres inconnus sur d'autres quais de gare en se disant que c'est peut-être lui ou elle qui nous aiderait à égayer tous ces voyages en train. Savoir qu'on a bien fait, quoi qu'il en coûte, d'avoir changé d'aiguillage, pris une autre direction, juste une fois.

 

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Mais ce n'est pas ce matin, ni demain, ni même dans les prochains jours que je ferai ce genre de folie.  J'y pense, prendre un train pour les plages de Cabourg, plutôt qu'un métro pour porte de Clignancourt! Mais qui aurait envie de revenir ensuite?!

 

Après maints contorsionnements et avoir enduré les regards noirs des deux cerbères postés à mes côtés, j'ai réussi à ouvrir mon manteau, attraper mes écouteurs, les introduire dans mes oreilles et prendre mon livre dans mon sac. Maintenant je peux me laisser porter, je lis un peu, une phrase de-ci de-là, le matin je n'arrive pas vraiment à me concentrer sur mon roman,  j'ai juste besoin d'un écho à mes pensées, de mâchonner des mots pendant plusieurs minutes, de les laisser infuser en moi. Cette semaine, je me laisse imprégner par Les Années d'Annie Ernaux, je la suis au fil de mes voyages, je l'écoute égrainer les moments d'une vie, elle exprime avec impudeur et douceur les petits riens de son existence et avec intelligence et humour les grands tout d'un demi-siècle d'histoire commune. La semaine dernière c'était L'homme au ralenti de Coetzee et la semaine suivante, le programme changera encore. Lire dans un train de banlieue est un plaisir difficile, un plaisir car la lecture vous emporte loin de cet engin de métal, raccourcit le temps et évite de trop vous le faire perdre. Difficile, car ce ne sont que 2 x 28 minutes, et qu'il faut sans cesse se remettre dans le livre, on perd toujours un peu le fil, le rythme de lecture propre à chaque ouvrage, la voix qui l'accompagne. Mais comme il est inconcevable que je me mette au crochet ou au tricot pour m'occuper, je subis l'inconfort de ces lectures.

 

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Je me laisse aussi porter par la musique, les jours où j'oublie mes écouteurs sont maudits! Je peux enchaîner des centaines de kilomètres sans problème, tant que j'ai assez de batteries pour faire fonctionner mon lecteur MP3. Bien sûr que les jeunes générations sont complètement autistes au monde et aux autres avec leurs "trucs dans les oreilles". Bien sûr qu'ils deviendront sourds à écouter la musique tout le temps et si fort. Bien sûr que c'est un peu pathétique d'être accro à la musique ainsi, de ne pouvoir supporter son absence, de ne pouvoir écouter les bruits du silence. Mais cela nous permet d'occuper l'ennui, cette lente agonie, cela nous permet de nous évader, de nous isoler pour mieux supporter l'Autre. En 40 minutes, entre la montée dans le train jusqu'à mon arrivée au travail, mes oreilles ne désemplissent pas des riffs de guitare musclés des Foo Fighters, de la voix légère de Feist et de ses mélodies poétiques, des mots intelligibles de Brel, Françoise Hardy et Bashung... J'ai besoin de la musique pour ne pas m'arrêter à tout ça, ce vide quotidien, cette absence de sens, il faut juste que je glisse dessus. Je sais que je cherche trop de sens, on est quelques uns comme ça à être trop exigeants, à ne pas pouvoir se contenter de ce qu'on a, à vouloir mieux. Pas forcément mieux d'ailleurs, à vouloir plus de justesse et de profondeur. Vouloir faire des choses qui nous enrichissent, sans connotation matérialiste.

 

 

 


 

 

 

 

En lisant Annie Ernaux, je me suis aperçue que c'est un constat qu'elle fait, les générations qui nous ont précédées, arrivaient à vivre, à survivre en se contentant, en ne rêvant pas à haute voix, en ne recherchant que ce qui était à portée de main. Nous, nous ne voulons plus, nous sommes la génération désenchantée qui a envie de rêver quand même! On ne croit plus en dieu, on ne voit plus dans la politique une planche de salut, on ne considère plus l'ascension sociale comme une preuve de réussite et un synonyme de bonheur, on vit dans l'immédiateté car le futur paraît si loin et incertain et pourtant on cherche la morale de la fable, le trésor caché au pied de l'arc-en-ciel. en attendant de trouver, on cherche des échappatoires.

La musique, écoutée si forte qu'elle fait vibrer nos vêtement et un peu nous avec, en est une. L'écriture aussi. Je passe ma journée dans un orchestre, où l'on joue alternativement et tous en choeur le requiem des soupirs et diverses variations sur le thème de l'ennui. Où les membres de cette étrange formation sont pour la plupart bardés de diplômes et ont des rêves, plein la tête, qui laissent à la porte du boulot, car cela serait trop douloureux de les confronter à cette réalité. Ils ne sont pas encore trentenaires mais déjà résignés. Alors quand je ne lis pas, dans le train qui m'emmène et me ramène, j'écris, je formalise ce que je vis, pour qu'au moins ça ne soit pas inutile de le vivre, qu'il en reste une trace, aussi infime soit-elle.

 

Le train est arrivé en gare. On est comme des vaches qu'on conduit à l'abattoir. Résignés. Qui sait la journée sera peut-être bonne...

 


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