La Grande Guerre

Publié le par cecinestpasunblogsurmavieaucanada

 

Elle aurait dû être la Der des Ders, elle ne fut que la première d'une longue litanie, l'évènement fondateur d'un nouveau siècle où le genre humain aura une fois de plus montré sa grande puissance destructrice, son savoir-faire dans l'extermination de masse, son amour du sang, de la sueur et des larmes. La Première Guerre mondiale a scellé le destin du monde, a décidé que le XXe siècle serait patriotique et sacrificiel ou ne serait pas, a créé des trous béants dans les pyramides des âges effaçant des générations entières et ne permettant pas à d'autres de venir au monde. Elle a aussi permis des avancées techniques et médicales que seul l'effort de guerre peut financer: le téléphone, la radiographie, l'anesthésie, la lutte contre les infections, la transfussion sanguine, l'aviation, le tank...

 

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J'ai étudié beaucoup de guerres, de carnages, de barbaries en trois ans à l'université. Les soldats de Ramsès III payés au nombre de parties génitales de soldats ennemis qu'ils rapportaient à leur souverain. Les leçons de diplomatie des légions romaines qui pour inciter des rebelles ibères à se rendre, enterraient vivants leurs femmes et leurs enfants. Le viol et l'éventration de femmes musulmanes ou juives érigés en actes de foi par des soudards partis en croisade. L'evangélisation du Nouveau Monde à grands coups de sabre et de variole. Et j'en passe. J'ai souvent été écoeurée mais jamais bouleversée par cette violence, je m'en suis même parfois amusée, car le ridicule de certaines situations l'emporte sur leur horreur. Quand on étudie l'histoire on sait à quoi s'en tenir, âmes sensibles s'abstenir. On ne peut pas et on n'a pas à se laisser émouvoir par leur mort, car il y en aurait bien trop à pleurer. Il faut être froid et distancé. Il est aisé de l'être avec des guerres anciennes, mais il est plus difficile de le rester quand le laps de temps qui nous sépare de notre sujet se réduit.  Je n'ai jamais pu aborder la Première Guerre mondiale sans avoir une boule dans la gorge, sans devoir, parfois, retenir des larmes. Sans aucun doute si un soldat hittite s'était fait émasculé dans le bois qui borde ma maison, j'aurai plus de compassion pour sa douleur. Il faut que les choses soient proches, qu'elles vous frôlent pour qu'elles émeuvent.

 

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Quand on me dit "Première Guerre mondiale", j'imagine des hommes avec de belles moustaches, en pantalons rouge garance marchant dans les champs pas encore moissonnés, la crosse de leur fusil Lebel contre les côtes, les détonations sourdes des batteries allemandes placées sur la crête, les ordres criées par les officiers français "prendre le bois du Télégraphe". Cela me touche parce que c'est mon bois, ma terre...

Mais je les imagine aussi enfouis dans des boyaux de terre attendant l'assaut qui déssimera leur rang à Verdun, à Craonne ou ailleurs.

 

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Cela me touche car cette guerre a été un magnifique gâchis, des millions de vies sacrifiées dans une longue nuit, sans qu'on sache qui étaient les "gentils" et qui étaient les "méchants". Cette guerre nous touche car la plaie purulente du Front qui s'étendait de la Mer du Nord jusqu'à la frontière suisse a draîné à elle des fils, des pères, des frères et des maris venus de tous les villages de France, venus des colonies, venus de pays lointains, parlant des langues étrangères, elle en a fait des héros malgré eux.

 

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Même si  la guerre a porté sa fureur durant 4 ans dans d'autres plaines que celles de la Brie, c'est en terre meldoise que le Musée de la Grande Guerre a été bâtit, rendons-en grâce à son altesse Monsieur Dans-ma-bonne-ville-de-Meaux (je n'écrirai pas son nom dans mon blog, pas moyen!). Certains diront que le musée aurait été plus à sa place à Verdun, dans la Somme ou sur la plaine de l'Argonne; mais c'est à la ville de Meaux que M. Vernet a légué son impressionnante collection d'objets. Ce n'est pas à mon sens injustifié, c'est une manière aussi de rendre hommage aux valeureux guerriers de la Bataille de la Marne qui ont empêché que Paris ne tombe. De plus, le musée jouira de sa proximité avec la capitale et Disneyland pour attirer à lui des visiteurs.

 

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So what le musée? Inauguré en grandes pompes par Astérix, dans un volume inédit de ses aventures "Astérix chez les Poilus", visité par près de 11 000 personnes lors du premier week-end d'ouverture (accès gratuit), le musée et son équipe ne pouvaient rêver meilleur départ, même s'ils semblaient un peu dépassés par un tel engouement. Ouvert le 11 novembre, comme le souhaitait M. le Maire, il n'est pourtant pas tout à fait terminé, quelques cables électriques qui trainent ici et là, des peintures pas encore tout à fait fraîches, des vitrines à peaufiner, des arbres à planter, une cafétaria qui n'existe pas encore, une librairie en manque de livres... mais dans l'ensemble le résultat est plus que satisfaisant. Car ce qui importe le plus ce sont les collections, et là, il y a de quoi faire! Pour tout lire, tout voir, tout scruter il faudrait une journée entière!

 

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J'ai aimé les enfilades de soldats en uniforme entre lesquelles on peut passer, et les statues de pierre blanche qui sortent des vitrines que l'on peut frôler. La reconstruction des tranchées françaises et allemandes qui amènent des dizaines de questions à l'esprit et qu'on imagine emplies d'eau, de boue, de neige, infestées de rats. J'ai aimé les carrés thématiques, notamment celui qui rassemble les objets du quotidien des Poilus, et celui consacré aux combattants du bout du monde. J'ai aimé la grande place qui est donnée aux femmes. J'ai aimé que ce conflit soit vu dans la continuité de la guerre précédente et comme annonciateur de la suivante.

 

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J'ai regretté qu'il n'y ait pas de lettres, s'il y a bien une période où l'on a écrit c'est celle-ci, on a tous dans nos greniers les lettres d'un grand-père ou d'un arrière-grand-père. J'ai regretté aussi l'absence d'une partie consacrée aux autres fronts, en Russie, dans les Dardanelles, en Italie. Et aussi, le manque d'une chronologie murale tout au long du musée, sur laquelle on peut suivre les grandes étapes de la guerre.

C'est un musée où on apprend sur les hommes qui ont fait cette guerre, où on compatit à leurs souffrances, mais où on n'a pas forcément une vision globale du conflit. C'est un musée qui est à échelle humaine, ce qui est un parti pris très respectable et complètement assumé par Marc Ferro, le président du comité scientifique.

 

 

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Après toutes les visites au musée, on ressort toujours un peu grogui, d'abord d'être resté debout à déambulant, à se pencher pour lire les panonceux, à se tordre le coup pour voir ce qu'il y a dans les vitrines malgré les reflets des néons, mais aussi parce que peu importe l'objet du musée, on est seul quand on visite, la plupart des réflexions qui nous viennent ne seront pas dîtes, c'est un dialogue sourd entre soi et soi. Mais quand on ressort du Musée de la Grande Guerre on est encore un peu plus grogui, surtout quand sur le mur de la dernière salle on voit les visages de jeunes soldats plein d'avenir: Winston Chruchill, Charles de Gaulle, Adolf Hitler, Benito Mussolini, Harry Truman, Lénine, Atatürk, une guerre en chasse une autre.

 

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Hier je suis allée au cimetière allemand de Chambry, il y avait une dame avec ses petits-enfants. Son petit-fils devant une gerbe de fleurs portant le ruban bleu-blanc-rouge a dit à sa grand-mère: "Mais pourquoi on leur met des fleurs alors que c'étaient nos ennemis?" Parce qu'il faut respecter les morts. Parce qu'il faut respecter ses ennemis. Parce que du temps à passer. Parce qu'une autre guerre est venue. Parce qu'en comparaison des Boches de 45, ceux de 14-18 sont vus comme des héros a posteriori. Parce que si seulement on avait su, on avait pu le faire en 1919...

 

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Et ensuite j'ai rendu visite Charles Péguy à la croisée des routes, le ciel était magnifique, la lumière d'automne donnait un peu de sollenité à cet endroit qui en manque tant, et qui pourtant accueille un grand poète. Il aurait surement été l'une des figures de la littérature française du XXe siècle, un gallimardien lui aussi, malheureusement il n'en fut pas ainsi.

 

 La mort n'est rien. 

 
La mort n’est rien, je suis simplement passé dans la pièce à côté.
Je suis moi, vous êtes vous.
Ce que nous étions les uns pour les autres,
Nous le sommes toujours.
Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné,
Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait,
N’employez pas un ton solennel ou triste,
Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble,
Priez, souriez, pensez à moi,
Que mon nom soit prononcé comme il l’a toujours été,
Sans emphase d’aucune sorte, sans trace d’ombre,
La vie signifie tout ce qu’elle a toujours signifié,
Elle est ce qu’elle a toujours été.
Le fil n’est pas coupé,
Simplement parce que je suis hors de votre vue.
Je vous attends. Je ne suis pas loin.
Juste de l’autre côté du chemin.

Vous voyez : tout est bien.

 

 (Quand j'ai cherché ce poème sur le net, je suis tombée sur le site d'une médium, qui avait affiché ce texte et  en présentation, elle avait écrit " L'auteur l'a écrit de son vivant" Quand on sait qu'elle est médium cette remarque prend une autre dimension!)

 

 

Dans son recueil Pensées, on trouve de jolis aphorismes:

 

"Une amitié est perdue quand il faut penser à la défendre."

"Nous devons nous élever de toutes nos forces et inlassablement contre les

envahissements de toutes les barbaries."

"L'art n'est rien s'il n'est point une étreinte ajustée de quelque réalité."

"Il faut toujours dire ce que l'on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile,

voir ce que l'on voit."

(A méditer!)

"Heureux amis qui s'aiment assez pour (savoir) se taire ensemble."

 

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Monument de Charles Péguy

 

En écrivant cet article, je me suis souvenue d'un passage du film de Denis Villeneuve, Les Invasions Barbares, ce film québécois qui a remporté l'Oscar du meilleur film étranger en 2004, dans lequel le personnage principal, Rémy, un ancien professeur d'histoire atteint d'un cancer, fait une démonstration d'arithmétique assez intéressante à une bonne soeur:


« Contrairement à ce que les gens pensent, le XXe siècle n’a pas été particulièrement sanguinaire. Les guerres ont fait 100 millions de morts, c’est un chiffre généralement admis, ajoutez 10 millions pour les goulags russes, les camps chinois on ne saura probablement jamais, mais disons 20 millions, ça nous fait 130 – 135 millions de morts, c’est pas très impressionnant. Si on pense qu’au XVIe siècle, les Espagnols et les Portugais ont réussi sans chambres à gaz ni bombes à faire disparaître 150 millions d’Indiens d’Amérique latine. C’est du travail ça, ma sœur, 150 millions de personnes à la hache, vous me dirait qu’ils avaient l’appui de votre Eglise, c’est quand même du beau travail. A tel point d’ailleurs, qu’en Amérique du Nord, les Hollandais, les Anglais, les Français et éventuellement les Américains se sont sentis inspirés et ils en ont égorgés 50 millions à leur tour. 200 millions au total, le plus grand massacre de l’histoire de l’humanité et ça s’est passé ici autour de nous et pas le moindre petit musée de l’holocauste. L’histoire de l’humanité, ma sœur,  une histoire d’horreurs. »

 

Le devoir de mémoire est un travail que les occidentaux se sont imposés récemment, au cours des siècles passés, nulle trace de ce genre de volonté expiatoire et il paraîtrait incongru d'édifier aujourd'hui un musée de l'holocauste de la conquête du Nouveau Monde. Il est donc important de préserver vivante cette mémoire. 

Toutefois, je ne crois pas que cela soit une bonne idée d'associer à la mémoire des Poilus celles des soldats français tombés dans les théâtres d'opérations exterieures, c'est faire un étrange amalgame, c'est considéré que nos soldats de métier ont eux aussi été sacrifiés pour sauver leur pays, ce qui est faux. C'est passé sur le fait qu'une grande majorité de Français ne sait pas ce que l'on commémore le 11 novembre. C'est aussi oublier qu'on oublie, que les strates de passés se superposent les unes aux autres et que l'on ne se souvient que des plus récentes.


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Et pour finir, un poème magnifique d'un soldat canadien John McCrae, Flanders Fields.

 

In Flanders fields the poppies blow
Between the crosses, row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Scarce heard amid the guns below.


We are the Dead. Short days ago
We lived, felt dawn, saw sunset glow,
Loved, and were loved, and now we lie
In Flanders fields.


Take up our quarrel with the foe:
To you from failing hands we throw
The torch; be yours to hold it high.
If ye break faith with us who die
We shall not sleep, though poppies grow
In Flanders fields.

 

Traduction française:


 

Dans les champs des Flandres, les coquelicots ondulent
Entre les croix rang après rang
Ils marquent nos places et dans le ciel
Les alouettes bravement chantent encore et volent
A peine audibles dans le bruit des canons.


Nous sommes les morts. Il y a quelques jours,
Nous vivions encore, sentions l’aube, voyions s’embraser le soleil couchant
Aimions et étions aimés, et maintenant nous sommes étendus
Dans les champs des Flandres.


Poursuivez votre combat avec l’adversaire
Nous vous lançons le flambeau de nos mains défaillantes
Afin qu’il soit vôtre et que vous le teniez haut
Si vous manquez de parole à nous qui mourons
Nous ne connaitrons pas de repos même si les coquelicots poussent
Dans les champs des Flandres.

 

 

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