La fille sur le pont

Publié le par cecinestpasunblogsurmavieaucanada

C’est le titre d’un film de Patrice Leconte, un bon film de Leconte, on oublie parfois qu’il a fait de bons films, il n’a pas fait que Viens chez moi j’habite chez une copine ou Les Bronzés. J’adore la série des Bronzés (les deux premiers surtout), mais on ne peut pas dire qu’ils soient de bons films, même s’ils restent très drôles, et après tout, c’est seulement ce qu’on leur demande. Vanessa Paradis est La fille sur le Pont et Daniel Auteuil, le lanceur de couteaux, qui l’empêche de sauter dans la Seine, un soir d’hiver, en lui disant « Vous, vous avez une tête à faire une connerie ! » Ces deux désespérés de la vie, car si Auteuil est sur le pont ce n’est pour admirer le paysage, vont s’allier dans un périlleux numéro de cirque. Mais leurs fragilités ne sont-elles pas trop grandes pour cette vie qu’ils s’inventent? C’est un beau film, en noir et blanc, où Vanessa Paradis prouve qu’elle est aussi une bonne actrice.

 

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Si vous restez 10 minutes sur un pont à observer le décor et les remous de l’eau grise, il y aura toujours quelqu’un pour penser que vous allez sauter, c'est étrange. Autant tu peux pleurer dans un métro et tout le monde s’en fout, personne ne te proposera un mouchoir si ton nez goutte. Mais par contre, si tu es penché sur le parapet d’un pont, tranquille à réfléchir, on va venir te casser les pieds. Parce que si tu sautes, les passants seront obligés de faire quelque chose, d’intervenir dans la vie d’autrui, de chercher cette saloperie de plaque où est inscrit le numéro d’urgences de la police fluviale et qui doit être accrochée sur le pont, quelque part, normalement. Et puis ça va les mettre en retard pour rentrer chez eux, ils ont un train à prendre sans doute, ils sont pressés. Les gens sur les ponts sont toujours pressés. Au moins ils auront quelque chose de sensationnel à raconter, un peu de solide sur la vacuité de la vie. Cela alimentera les discussions à la pause-café. Mais cela va aussi chambouler le train-train quotidien de leur vie, ils vont être sous le choc pendant deux jours, même trois. Ils feront peut-être un détour pour ne pas repasser sur le pont. Alors, ils préfèrent prévenir que guérir, ça évitera de perdre du temps dans un détour inutile, donc ils demandent « ça va ? », « vous n’allez pas sauter quand même ? », « elle ne doit pas être chaude »…

A croire qu’on n’a pas le droit de s’arrêter sur un pont, au-dessus d’un fleuve, juste pour voir, comme ça, en attendant que la personne qu’on attend arrive. Quand on attend le bus au bord du trottoir, personne ne vient vous demandez si vous n’allez pas vous jeter sous ses roues !


Il doit y avoir plusieurs types de ponts. Ceux où tu as le droit de t’arrêter et d’admirer le paysage, d’humer l’odeur du large que rapporte les péniches. Et puis il y a les ponts simplement là pour qu’on les traverse, sans les voir, sans voir qu’ils font partie d’un ensemble, qu’ils sont une pièce d’un puzzle architectural.

On peut s’arrêter sans problèmes sur Le Pont des Arts et la passerelle Sédar-Senghor, d’abord parce qu’ils sont piétonniers et puis parce qu’ils offrent de très belles vues sur les grands monuments de Paris.

 

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On peut aussi s’arrêter sur le Pont Neuf, en plus il y a les alcôves faites à cet effet, sur le Pont de Bir Hakeim avec vue sur la Tour Eiffel, le Pont aux Changes pour Notre Dame et le Pont Mirabeau pour Appolinaire.

 

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Mais pour tous les autres ponts parisiens, it’s forbidden. VERBOTTEN. Mais qu’est-ce qui m’a pris de m’arrêter sur le Pont d’Austerlitz ?! En plus, je ne suis même pas une admiratrice de Napoléon.

C’est un pont sans intérêt où le panorama se compose des branches squelettiques des arbres du Jardin des Plantes, des toits du Musée de l’homme et sa collection d’os et de monstres en bocaux. L’ignoble tour Montparnasse légèrement cachée par l’ignoble tour de Jussieu. Notre-Dame, vaisseau de pierre dans le prolongement du fleuve, ancienne maîtresse de la ville, aujourd’hui éclipsée par une tour à la dentelle d’acier. Et l’angelot de la colonne de Juillet qui veille sur les gais-lurons de la rue de Lappe. Mais quand on laisse son esprit vagabonder, on peut apercevoir l’architecture antique et le marbre blanc du Lincoln Memorial à la place de cet hideux immeuble des années 30, l’obélisque du Washington Monument toiser l’angelot. L’Arlington Bridge, le chemin qui serpente le long du Potomac mordoré et sentir les rayons tardifs du soleil de ce mois d’août qui maintenant réchauffent après avoir brûlé les épidermes tout le jour.

 

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Se rappeler la fatigue, la faim, la soif et l’excitation de ces jours passés, la déception d’une ville convenue et la frustration de ne pouvoir partager ce moment, car cette lumière est quand même sublime. J’ai froid aux mains à rester là, dans ce gris janvier parisien. « Non je ne vais pas sauter, Monsieur. Bien sûr que je comprends que vous plaisantez en me demandant ça. Non, je ne regarde pas particulièrement les mouettes, mais vous avez raison, leur vol est gracieux. Au passage, ce ne sont pas des mouettes, mais des goélands. Bonne fin de journée à vous aussi.»

On peut être sur un pont, sans admirer le paysage, sans même le regarder, mais juste parce que c’est un bon endroit pour penser. « On dit d'un fleuve emportant tout qu'il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l'enserrent.» Il avait bien raison Berthold (Brecht ! Au cas où vous connaissiez d’autres Berthold !) en disant cela. On érige des lois, des codes, des principes, des méthodes qui ont pour but de nous garder sain, de nous protéger des autres et de nous-mêmes, de nous permettre de vivre ensemble, d’encadrer notre route. Et ces rives nous rassurent, on aime savoir qu’elles sont là, elles nous empêchent d’aller vers l’excès, auquel notre naturel nous porterait. Mais elles nous font mal aussi, elles nous abîment, on vient sans cesse s’y cogner nous rappelant notre sort de prisonnier. Parfois, lorsque l’on a le cœur impétueux, on voudrait pouvoir les briser, mettre à bas tous ces diktats pour être plus libre. Et d’autres fois, lorsque le cœur est lourd, on se demande pourquoi les rives sont si incertaines, pourquoi elles ne nous mènent nulle part, on les voudrait plus proches, plus fortes, on voudrait qu’elles nous portent un peu.

Il me vient à l’esprit une autre citation, un peu d’espoir « Aujourd’hui, lorsque je regarde ma vie, derrière moi, je la compare à un de ces bouchons jetés à la rivière. Il file, puis est pris dans un remous, revient en arrière, plonge, remonte, est accroché par une herbe, fait des efforts désespérés pour se détacher et finit par aller se perdre, je ne sais où. » Auguste Renoir.

 

La fille sur le pont, ne va pas sauter, même si elle a les yeux dans le vague. La fille sur le pont cherche juste dans tous les détritus que charrie le fleuve, quel petit bouchon elle est et jusqu’où elle va aller se perdre avant de trouver le sens de la marche qui est la sienne. Et la fille sur le pont a froid, car à force de s'abîmer dans la contemplation, elle n'a pas vu passer la personne qu'elle attendait et elle attend pour rien maintenant!

La prochaine fois, quitte à attendre, la fille sur le pont se changera en la fille dans le café!

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mc 13/01/2012 14:50

J'aime beaucoup, c'est très beau. Et ça a l'air plat comme ça, ce que je viens d'écrire, moi qui ne commente jamais, mais je ne sais pas comment le dire différemment. Bel article !

cecinestpasunblogsurmavieaucanada 14/01/2012 11:33



Merci. Ce n'est qu'un mot, mais je ne sais pas non plus comment le dire différement!