Frozen River

Publié le par cecinestpasunblogsurmavieaucanada

Les jours rallongent et ils apportent, en plus de minutes de clarté supplémentaires, de petits plaisirs dont le sombre hiver nous avait privé. Voir le soleil se lever sur les étangs gelés qui bordent la voie de chemin de fer en est un. Aujourd'hui, le redoux a fait fondre la couche de glace mais les semaines passées ils en étaient encore prisonniers. Blancs, bleus, étincelants sous le frêle orangé. Des traces de pas aventuriers sur la surface traîtresse, mais pas inconscients tout de même, ils ne s'avancent pas plus loin qu'un jet de pierre de la rive. Ces étangs gelés m'ont fait penser à un très bon film, un de ces petits trésors que sait créer le cinéma indépendant américain, loin des super-productions hollywoodiennes: Frozen River (La rivière gelée). En l'occurence, la traduction exacte devrait être Le fleuve gelé, puisqu'il s'agit du St Laurent, du "grand fleuve de Canada" lorsqu'il se fait frontière naturelle et lieu de passage clandestin.

 

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Frozen River, c'est l'histoire d'une femme (magistralement interprêtée par la trop peu connue Melissa Leo) qui a économisé cents par cents sur son minable salaire de caissière à mi-temps pour acheter une maison (une de celle à monter soi-même et qu'on vous livre par camion, mais une maison tout de même) et ainsi quitter le mobil-home insalubre où elle vit avec ses deux enfants et son mari. Le film commence quand elle apprend que son mari, joueur repenti, est parti avec tout l'argent de la maison qui doit être livrée et payée quelques jours plus tard, que l'hiver est là, blanc, rude et implacable et qu'elle a fait une promesse à ses enfants, celle d'avoir un vrai toit pour Noël. Une promesse qu'elle ne pourra pas tenir en restant dans les bornes de la légalité. Alors, elle enfreint les règles et devient passeuse, en compagnie d'une jeune mère célibataire d'origine Mohawk, elle traverse le St Laurent d'une rive à l'autre avec des immigrés clandestins dans son coffre. Elle le fait malgré la police qui surveille et la glace qui menace de céder. Elle le fait car elle n'a pas d'autres choix.

 

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C'est un thriller autant qu'un film social. On est atterré devant la déserrance des protagonistes, devant le monde sans horizon dans lequel ils vivent. Cela en est presque douloureux, on les sent pris au piège de cet endroit, de cette vie. Et on a, comme le dit Tarantino le souffle coupé, par l'atmosphère angoissante, oppressante et par une fin qu'on appréhende tragique. Car cette femme, car ces deux femmes ont passé la ligne jaune, même si c'est pour les meilleures raisons du monde - le bien de leurs enfants - il leur faudra forcément payer la note, que ce soit de leur liberté ou de leur vie. Pour un premier film, c'est un coup de maître, c'est rare de voir des réalisateurs qui savent si bien naviguer entre les lignes des genres cinématrographiques comme le fait Courtney Hunt.


En lisant un article sur ce film, j'ai appris qu'il avait été tourné à Plattsburg, "charmante" bourgade de l'Etat de New-York. Plattsburgh, c'est une ville où pour rien au monde je n'aurai envie de mettre les pieds, c'est le genre de ville-prison où les ado ont comme seuls moyens d'évasion: la drogue et l'alcool. En tout cas, c'est ainsi qu'elle est décrite par Russel Banks dans le roman que je suis en train de lire Sous le règne de Bone. C'est de Plattsburg qu'est issu le jeune héros, c'est dans cette ville qu'à 14 ans abandonné de tous, il vit avec un rastafari dans un vieux bus scolaire et c'est loin de cette ville, qu'il trouvera une sorte de salut.

 

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En commençant le roman je ne savais pas qu'il était situé à Plattsburg, en commençant le roman, à vrai dire, je ne savais pas que Plattsburg existait, je ne me souvenais plus de Frozen River et je ne savais pas que le film avait été tourné à Plattsburg. Il a suffi d'un étang gelé pour que se créent des connexions entre un film sorti en 2008 et un roman écrit en 1995 et que j'ai une image assez précise du style de vie que les classes populaires et les jeunes peuvent avoir dans ce petit coin d'Amérique.

J'aime assez quand ce genre de connexions se fait, quand la pelote de fils entremelés qui me sert de cerveau se dévide et me laisse voir le chemin déjà parcouru, toutes les informations stockées bien au chaud quelque part dans ce capharnaüm!

Chaque livre lu, film vu, information entendue, c'est une tâche de couleur posée à côté d'une autre, c'est un tableau pointilliste qui prend forme. C'est un début de chemin qu'on défriche. Mais il y a tant à faire, c'est à la fois déprimant et soulageant. On ne manquera jamais à lire, à voir. Mais on n'en viendra jamais à bout non plus!

Sur le mur de ma chambre, j'ai aussi placé des points de couleur, des post-it avec des titres de livres, de films dessus, des noms d'artistes, que je veux connaître. Je borne certains chemins, pour ne pas partir dans toutes les directions... mais même comme ça, je pense qu'il va falloir envisager une extension du mur!!!

 

 

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