Enfances

Publié le par cecinestpasunblogsurmavieaucanada

Qu'est-ce qu'il reste de l'enfance? Qu'est-ce qu'on garde de cette période fondatrice, parfois dorée, parfois troublée, quand les années, les épreuves, nous ont éloigné de ce môme qu'on a été? Est-ce qu'on oublie les jeux, les fous rires, les rêves, la légèreté et l'insouciance? Est-ce qu'on conserve à vie les brimades, les punitions, la peur et les sévices?

On en garde des photos jaunies, des vieux jouets entassés dans des cartons, des cicatrices aux genoux et au menton, des bulletins de notes. On mêle à nos propres souvenirs embellis ou édulcorés ceux racontés par d'autres, qui au fil des ans tissent la geste (mot peu usité, la geste est un genre littéraire que l'on peut rapprocher de l'épopée. La plus "célèbre" étant "La geste de Gilgamesh" dans la littérature perse!!!) de notre expérience de vie, le récit de nos hauts faits d'armes et de nos petites hontes.

On en garde toutes ces choses immatérielles qui cimentent notre personnalité, ces trucs ridiculent qu'on appelle les principes, des restes de timidité maladive, des regrets de nature forcée, des remords de fautes commises, des incompréhensions, des colères refoulées, des envies innassouvies, des lignes copiées cent, deux cent, trois cent fois, des gammes au piano, des pointes à la barre, des migraines d'exercices de maths, des coeurs brisés dans des cours de récré, des limites et des barrières à ne pas franchir, des limites et des barrières franchies, des héros superbes qu'un jour on descendra de leurs pieds d'estale.

 

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Photo de Geneviève Bonnet

 

  On en garde des odeurs d'encaustique, de parfum surranné, d'encre et de craie, de sol après la pluie, de poule mouillée, l'odeur si particulière et inimitable d'un doudou cajolé, traîné partout, sale et magnifique, du sel marin et de la Biafine, d'un gâteau au four, du vinaigre sur les brûlures d'orties, de cigarette froide dans le tabac du village, de remugles de vielles caves mystérieuses, de poussière de grenier, de cabinets de dentiste, de paille de basse-cour, de colle en petits pots. Et le goût d'un médicament à la fraise, de l'huile de foie de morue, du tutti-frutti des bonbons qui piquent, des choux de bruxelles avalés tout rond, du papier des cigarettes en chocolat, des oreilles des souris en sucre, des premières bulles de Champagne, de la soupe pour grandir, du poisson pour la mémoire, des glaces après la plage et avant le manège et des frites trempées dans de la mousse au chocolat (ok ça c'est très perso!!)...

 

Cela fait des jours que je pense à cela, à tout ce qu'on trimballe de son enfance, je m'aperçois en avançant en âge que j'oublie, j'oublie des parties de mon enfance, des souvenirs s'effacent alors qu'il n'y a pas si longtemps ils étaient encore vivaces. Un jour qu'est-ce qu'il m'en restera? Peut-être plus, comme Mamé, mon arrière-grand-mère qui a 100 ans se souvenait plus clairement de ses camarades d'école que de ces petits-enfants. Ou peut-être moins. Pour devenir pleinement adulte, est-ce qu'on oublie l'enfant qu'on a été?


C'est exactement le sujet de l'ouvrage, qui a éveillé et alimenté ma réflexion et qui comme de par hasard s'appelle Enfances. C'est un livre d'images, celles du dessinateur Sempé. C'est aussi un livre de mots, ceux d'une interview où il parle de son enfance, pas très heureuse, de l'enfant qu'il a toujours continué d'être et des enfants qu'il dessine car ils sont plus libres que les grandes personnes.

 

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Jean-Jacques Sempé est un grand dessinateur, l'un des rares Français de sa profession dont les dessins ont souvent fait la couverture du journal américain The New-Yorker. Ils sont d'ailleurs reconnaissable entre mille, par la finesse des traits,  par la poésie teintée d'humour qu'ils dégagent et parce qu'ils mettent souvent en scène un homme ou un enfant seul face à l'immensité d'un ville, de la mer, d'un jardin, d'une salle de danse vide, d'une partition de musique... Dans les dessins de Sempé il y a souvent des enfants, devant les dessins de Sempé il y a toujours un enfant, car sa vision décalée du monde nous renvoit forcément à nos tendres années.

Son enfance à lui a été faite de manques. Manque d'argent, d'amour, d'attention, de culture. Il a été un enfant timide et turbulent, intelligent et meurtri par la honte, désespérement avide de grandir, de s'enfuir, d'apprendre. Et il a appris tout seul à dessiner notamment, à vivre aussi, à aimer bien sûr. Et il est devenu un enfant coincé dans un corps d'adulte, incapable d'être un vrai père, un bon père, il le dit lui-même il ne comprenait pas que ces enfants ne s'élèvent pas eux-mêmes, lui l'avait bien fait.

 

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(Je suis désolée pour la qualité des photos, mais le livre est trop grand pour que je le scanne et trop grand aussi pour que je prenne des clichés corrects!)

 

Dans ses dessins, les enfants sont espiègles, rêveurs, en couleur quand les adultes sont gris, bagarreurs et rebelles. Ils sautent dans les flaques d'eau et dansent en haut des immeubles sous la pluie. Ils sont seuls aussi souvent. C'est je crois un sentiment qui domine beaucoup une enfance, la solitude, ponctuelle elle est salutaire, elle aide à développer l'imagination, les artistes ont souvent été des enfants qui se sont ennuyés. Il faut s'ennuyer pour apprendre à créer, à imaginer. Mais trop courante, elle abîme.

Ils apprennent à jouer d'un instrument de musique parce que leurs parents les y forcent. De manière très mysogyne, les garçons jouent au foot et font du vélo et les petites filles de la danse! Globalement, ils ont l'air heureux, certains sont mélancoliques mais rarement tristes.

Les enfants de Sempé sont l'enfance réinventée qu'il n'a pas eu. Ses adultes sont tristes, graves, un peu perdus, mais ils ont souvent un regard enfantin. Et certains de ces enfants ont au contraire des attitudes de vieux sages! Il y a chez Sempé, une grande nostalgie, la nostalgie d'une période heureuse qui n'a pas été son lot. Ses enfants sont des adultes en devenir qu'il espère meilleurs que les adultes qu'il connait, qu'il côtoie.

 

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On ne se détache jamais vraiment de son enfance, on la cache ou on s'y attache. Une enfance malheureuse marque plus qu'une enfance heureuse. Le bonheur est finalement vide de sens, il ne crée pas de grands destins, il ne donne pas d'histoires à raconter.  Mais on ne se remet jamais d'avoir été un gamin malheureux, on le reste toute sa vie. Les adultes redeviennent des enfants, le jour où ils sont grands-parents, quand ils peuvent partager des jeux, des chants, des rires sans sentir le poids écrasant de la responsabilité d'être parent, se souvenir de ceux qu'ils ont été. Reviennent alors l'insouciance et le plaisir de profiter de l'immédiateté.

 

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Photo de Geneviève Bonnet

 

On garde de l'enfance la peur de grandir et l'envie de grandir. Des chansons apprises à l'école, en colo, à la télé. L'incompréhension du monde des adultes et pourtant le désir d'y appartenir. Des traits du visage qui iront orner un jour ceux de nos petits-enfants. De vouloir dire "pouce" et que tout s'arrête quelques secondes.

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